D’Arequipa à Huaraz (la triste), 26h de bus

J’écris mes premiers articles un peu en désordre chronologique. Le premier portera sur un trajet de bus, vous en avez de la chance ! (Navré pour la qualité des images, c’est du smartphone.)

J’avoue être arrivé totalement en vrac au Pérou, pas d’itinéraire, aucune connaissance du pays, juste un avion entre Quito et Lima, après “on verra”. Ma grosse spécialité, être au pied du mur. Ne cherchez donc pas de logique dans mon itinéraire, il en est juste exempt. Me voila donc à l’extrême sud Pérou avec des envies de cordillère blanche (au nord), sachant que dans quelques semaines, je devrai passer en Bolivie. Zéro de logique, pas de problème, mais par chance nous sommes au XXIe siècle presque partout sur cette terre. Outre les pieds, de multiples moyens de locomotions sont accessibles au Pérou : âne, cheval, lama, alpaga, cuy, bus, avion…

Les challenges imbéciles ont souvent guidés mes pas. Sur Marseille (la crasseuse), durant la glorieuse époque du Protis, mon Framboise était là pour m’éclairer de sa sagesse absurde et apporter un précieux houblon à moudre, faisant d’une médiocre soirée une aventure. Désormais je dois faire sans ses idées aussi élitistes que stupides.

  • Aujourd’hui la mission prioritaire sera d’enchaîner 26h de bus sud américain sans pause, sans périr calciné au fin fond d’un cañon et sans être emporté par une escarre.
  • La mission secondaire sera d’habilement esquiver le diabète et la crise de goûte malgré l’ingurgitation de plusieurs hectolitres d’Inca Cola, cette boisson (souvent tiède), aux multiples vertus.

Arequipa > Huaraz avec un changement à Lima. Bof.

Vous connaissez surement le dicton tibétain “il n’y a point de chemin vers le bonheur, le bonheur est le chemin”, comme d’habitude au Pérou c’est à prendre au pied de la lettre. Parcourir le pays nonchalamment est un vrai plaisir et les heures défilent bien vite. Nous traversons des paysages désolés, des dunes à perte de vues, parfois nous croisons une tombe ou un chapelle miniature, un panneau sans aucun sens…

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Un type erre au milieu de nulle part, à moitié à poil. Puis une halte à un péage, un humanoïde escorté par une horde de chiens des rues vient nous proposer son poisson pas frais par la fenêtre. Mais qu’est-ce que tu veux que je foute d’un poisson cru, et d’abord comment t’as pu pécher un poisson en plein désert ? Nous continuons notre périple au sud de nulle part, des maisons en terre, des bagnoles plus anciennes que le Machu Picchu se décomposent tranquillement en nous doublant. Puis des montagnes gigantesques, de la pluie, du brouillard, un soleil de plomb. Ce pays est complètement fou.

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Et cette halte d’une heure à Lima… Je sors du terminal pour espionner la vie pressée des gens de la capitale. Les collectivos sont déjà speedés dans la cambrousse, mais là on touche à un autre niveau, on est à la capitale monsieur. Je pense qu’un passage par les SWAT (ou les suat), est nécessaire  avant d’arriver à en prendre un. Faut un diplôme. Je me poste face à un arrêt et observe. Toutes les dix secondes, le rituel est le même. Le type déboule à 80 dans une boîte de conserve pourri, tire un frein à main, tout en hurlant et klaxonnant pour motiver ses troupes. Les commandos jaillissent du mini bus, les plus faibles sont aidés d’un coup de pompe dans le cul, puis les nouvelles recrues se ruent à l’intérieur alors que le bolide a déjà enclenché la deux. Mais comment peuvent ils survivre à ça tous les matins ? Le bordel marseillais c’est du cuy à la broche à côté de cet enfer.

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Bref, je prends mon gentil petit bus direction Huaraz. Quelques vieilles gringas (dont ma voisine) apparemment allemandes gangrènent les lieux. Je fais profil bas, j’ai vraiment pas envie de jacter. Je contre carre toutes ses attaques en lui répondant en espagnol, elle y comprend rien, parfait. Parfois ma tronche de basané sert à quelque chose. La méthode fonctionne plutôt pas mal, et je sauve une bonne partie du trajet jusqu’à ce que finalement, elle aperçoive mon livre français. Je suis fait comme un rat, et tel le barman d’un PMU, je suis contraint d’écouter son histoire durant les trois prochaines heures… Et finalement, c’est intéressant. La dame est une baroudeuse et du haut de ses 70 piges à parcouru le monde en long en large et en travers, son meilleur souvenir restera l’Inde ou elle a skié à la frontière, pendant la guerre avec le Pakistan.

L’arrivée à Huaraz me calme tout de suite. La ville, rasée comme toute celles de la vallée par un tremblement de terre il y a quelques années a été reconstruite sans âme. Très mauvais feeling, ambiance brouillonne, coupe gorge et bruyante. Il est tard, il fait froid, il fait nuit, il pleut, il y a du brouillard. Je récupère mon sac à dos et à peine ai-je le temps de faire un pas à l’extérieur qu’un nuage de zombis affamés se rue sur moi. Nous sommes hors saison, ils ont la dalle, ils sont maigres, ils veulent me vendre un tour ou me conduire à un hostel. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais aujourd’hui, je discute avec eux, la fatigue sûrement. Puis je me dis tiens, si on faisait le contraire de la logique, si on jouait avec ma vie ? Je vais en suivre un pour savoir. Vais-je être égorgé puis dépouillé ou simplement dépouillé ? Je dois savoir. Le type me conduit à travers la ville, c’est de plus en plus gris, de plus en plus sale, de plus en plus humide, je me sens comme une caméra coloscopique. C’est donc ainsi que je vais finir ? Pourquoi pas. On arrive finalement devant une sorte de garage fait de taules ondulées et de briques en terre. J’entre avec grand plaisir, il y a même des lits avec des draps, mais pas d’eau chaude, faut pas pousser non plus, pour 15 soles c’est déjà pas mal. Un magnifique dortoir à la peruvian style. Manque de bol, j’explique que j’ai déjà booké au Galaxya sur les conseils inavisés de ce torche cul qu’est le routard. Le zombie l’air déconfit me laisse étonnamment reprendre ma liberté. Décidément, je vais de surprise en surprise ce soir.

Je tombe un peu par hasard sur mon hôtel, pose mon barda et sors manger un bout. Pour choisir un restau c’est simple, j’applique la méthode habituelle, tout droit sur 1km, restau le plus glauque et le moins cher possible, pas de gringos. Et tel un miracle, il s’offre toujours à moi, mon rêve gastronomique. Une superbe polleria, lumière tamisée (ampoule grillée), ambiance poisseuse, odeur de friture, sol boueux, prix planché, gens louches, regards en coin. Parfait. Après deux secondes d’hésitations, je me lance mentalement un “vas-y garçon, t’es là pour ça”, plonge dans la marmite tête première et tombe sur la fille la plus triste du monde. Elle est assise seule face à un écran de TV, la réception est brouillée, l’image incompréhensible, le son inintelligible, mais elle est là, ses yeux tristes plongés dans la neige. Je pense à Gozu (film de Takashi Miike) et à son intro dans le restau. Cet endroit existe vraiment, il est à Huaraz dans la cordillère blanche, au Pérou.

 

2 commentaires

  1. Whaouu, la profonde mission introspective, genre tout droit sortie d’un polar, le livre ou le scenario en aboutissement est possible avec ce genre de tranches de vie ou d’anecdotes !

  2. Yep garçon, c’est pas L’appel de la forêt ton histoire mais ça me parle tout de même. Içi la population ne sort plus, vide les centres-villes, vides les grandes surfaces (à ce qu’on dit, j’y met jamais les pieds à moins de recevoir des bandes de soiffards belges pour y faire des stocks à moindre prix). Tout ça est une participation active à la COP21, pas de doute! Toute une population qui se sert la ceinture en prévision de la décroissance, ça fait plaisir…à moins que j’me trompe?
    Pour ce qui est de Gozu, tu fera un détour par Bordeaux pour le récupérer, il t’attend, et tu en profiterat pour en voir de la dune, La dune française monsieur, l’unique, la magnifique, la dune du Pyla.
    Reste loin, et longtemps, mais reviens vite!

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